Le scandale Windrush : l'heritage colonial se heurte au controle migratoire du XXIe siecle
Jean Pierre Murray, chercheur associe d'OBMICA base en Jamaique, parle de l'impact des politiques migratoires de plus en plus restrictives sur les groupes minoritaires au Royaume-Uni. Ces mesures severes constituent une menace latente de deracinement pour des migrants vivant dans ce pays depuis plus de 40 ans.

Jean Pierre Murray, chercheur associe d'OBMICA base en Jamaique, parle de l'impact des politiques migratoires de plus en plus restrictives sur les groupes minoritaires au Royaume-Uni. Ces mesures severes constituent une menace latente de deracinement pour des migrants residant dans ce pays depuis plus de 40 ans.
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The Windrush Scandal: Colonial Heritage Meets 21st Century Immigration Control
Par Jean Pierre Murray, chercheur associe d'OBMICA, base en Jamaique
En juin 2018, on a commemore le 70e anniversaire de l'arrivee du bateau Empire Windrush, qui transporta le premier groupe de citoyens britanniques vers la Grande-Bretagne dans l'ere de l'apres-guerre. Le soi-disant scandale Windrush a revele les failles des recits britanniques sur le multiculturalisme, dans lesquels des politiques migratoires de plus en plus restrictives ont pese sur les groupes minoritaires. La mise en oeuvre de ces politiques au Royaume-Uni a menace de deraciner des citoyens arrives sous les regles anterieures a 1971.
CONTEXTE
En 1948, l'Empire Windrush est arrive a Londres depuis Kingston, en Jamaique, avec un total de 492 migrants caribeens. Ce fut la premiere etape d'une serie de mouvements migratoires du Commonwealth vers la Grande-Bretagne, ou ces migrants ont joue un role important dans la reconstruction d'apres-guerre. Selon les donnees de l'Universite d'Oxford, plus d'un demi-million de migrants du Commonwealth vivant au Royaume-Uni etaient arrives avant 1971. Avant l'adoption de la loi sur l'immigration de 1971, le gouvernement britannique avait accorde aux citoyens du Commonwealth le droit de demeurer indefiniment, regularisant ainsi leur statut migratoire. Cela a permis la formation de plusieurs groupes diasporiques au Royaume-Uni et a inspire un discours et des politiques autour du multiculturalisme. Cependant, le multiculturalisme a masque des divisions racialisees qui ont ete devoilees dans les annees 2000 avec la montee des sentiments anti-migrants. En outre, les migrants du Commonwealth et leurs descendants se sont retrouves dans des conditions de vulnerabilite a mesure que des regles migratoires plus restrictives et une surveillance accrue les exposaient au risque d'etre etiquetes comme immigres irreguliers ou illegaux. Cela s'explique par le fait qu'avant 1971 la documentation etait fragile, laissant de nombreux migrants sans preuve documentaire pour demontrer leur statut. De fait, parmi ce demi-million de migrants, plus de cinquante mille personnes possedaient un passeport non britannique ou aucun passeport. Depuis 1983, les enfants nes au Royaume-Uni ne peuvent acquerir la nationalite qu'en fonction du statut de leurs parents. Autrement dit, l'incertitude entourant le statut de la generation Windrush se transmet a leurs enfants, qui peuvent se retrouver sans citoyennete britannique ou, pire encore, exposes a la deportation.
LE SCANDALE
Cette nouvelle politique, connue sous le nom d'"environnement hostile", a conduit a une serie de mecanismes de surveillance dans lesquels des citoyens ordinaires ont du surveiller le statut migratoire d'autrui. Ces actions comprenaient des controles de la part des proprietaires, des banques et meme des medecins. Dans le cadre de ces politiques, les migrants Windrush ont du prouver qu'ils avaient vecu de maniere continue au Royaume-Uni depuis 1973. Une fois de plus, le poids de la preuve documentaire a repose sur les migrants eux-memes, et certaines des personnes concernees n'ont pas pu le demontrer. A cela s'est ajoutee, en 2013, une campagne plus agressive du gouvernement, avec des annonces dans les journaux et des tracts dans les zones ou vivent des groupes minoritaires.
IMPACTS DE LA SAGA WINDRUSH
Selon les donnees du ministere de l'Interieur du Royaume-Uni, 164 personnes d'ascendance caribeenne appartenant a la dite generation Windrush ont ete detenues ou deportees durant la mise en oeuvre de ces nouvelles politiques migratoires. Concernant la Jamaique seulement, le gouvernement avait identifie environ 30 personnes qui avaient ete deportees ou "etaient revenues volontairement" a la suite des annonces de l'operation Vaken. Le journal The Guardian a relate le scandale, en soulignant que la politique affectait de maniere systematique des personnes qui etaient des residents legaux, surtout d'ascendance caribeenne. Cela a montre que les concepteurs des politiques auraient du se preoccuper tant des effets generaux que des effets particuliers des politiques. Par exemple, Paulette Wilson, qui s'etait installee au Royaume-Uni a l'age de 10 ans en 1966 et y avait vecu comme residente legale toute sa vie, a recu une lettre du ministere de l'Interieur en 2017 l'informant de son statut d'"immigree illegale". Cela malgre son arrivee comme citoyenne du Commonwealth avec un droit de sejour indefini, et malgre le fait d'avoir grandi et travaille au Royaume-Uni, allant meme jusqu'a etre cuisiniere au Parlement. Elle a ete detenue et menacee de deportation. Dans un documentaire recent, elle a raconte son histoire.
Neanmoins, les excuses officielles en 2017 sont arrivees tardivement et les reparations ont ete disproportionnees au regard de la gravite des faits. Bien que le gouvernement ait annonce en 2018 un programme de compensation de 200 millions de livres sterling pour les populations affectees et etabli une feuille de route vers la citoyennete ou la regularisation pour elles, le scandale demeure une enorme blessure. D'une part, la date de la compensation semble incertaine pour certaines personnes et des barrieres persistent pour que les personnes prouvent qu'elles appartiennent effectivement a la generation Windrush. D'autre part, en raison du manque de preuves documentaires pour soutenir leur dossier, nombre d'entre elles risquent de ne pas obtenir la citoyennete ou de ne pas regulariser leur statut. A la mi-2018, plus de 5 000 personnes avaient recu des documents de la part du ministere de l'Interieur et pres de 4 000 avaient recu la citoyennete. Pourtant, cela ne represente qu'une fraction minime des plus de 50 000 personnes qui ne possedent pas de documentation britannique.
De plus, parmi les personnes erronement detenues ou deportees, certaines sont mortes sans recevoir les excuses appropriees ni compensation. Fin novembre, Hubert Howard, victime de Windrush nee en Jamaique, est mort sans compensation apres avoir continue a lutter pour prouver sa citoyennete depuis son lit d'hopital. Tout le monde n'a pas eu la meme chance que Paulette Wilson qui, apres son combat, a obtenu sa documentation et sa citoyennete et a eu l'occasion de se rendre en Jamaique, de renouer avec sa famille et ses racines. La compensation financiere, cependant, ne suffira pas a reparer les fissures d'une societe britannique profondement divisee. Le multiculturalisme fracture demeure en suspens, avec de maigres perspectives de solutions a court terme, puisque le Brexit menace encore davantage les divisions racialisees et anti-migrants.
