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Lettre Trato Digno a l'occasion de la Journee internationale des migrants

Un appel urgent a parler des migrations et des droits qui se deplacent partout ou vont les personnes.

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En faisant le bilan des politiques publiques a l'occasion de la Journee internationale des migrants, les centres pour l'observation migratoire et le developpement social dans la Caraibe (OBMICA) et pour le developpement durable (CEDESO), a travers la coordination du projet Trato Digno, considerent les recentes mesures restrictives prises par l'Etat dominicain comme un tournant decourageant dans les politiques de gestion des migrations, qui expose les personnes en mobilite a vivre sans protection et a tomber dans des reseaux d'exploitation, de trafic illicite de migrants et de possible traite humaine.

En Republique dominicaine, cette Journee des migrants nous trouve face a de serieux defis : une administration gouvernementale qui a pris un tournant decourageant dans les politiques publiques, en meconnaissant ses propres lois et mandats. Meme dans les projections les plus negatives, on n'entrevoyait pas un scenario de persecution et de deportation massive de femmes migrantes enceintes, ni un ordre administratif refusant l'acces aux services de sante du systeme public en fonction du statut migratoire ou de la situation documentaire, en limitant la prise en charge aux cas d'urgence. C'est ainsi que sont violes la Constitution et les accords liants pour le pays. Il s'agit d'un recul significatif en matiere de droits humains et de gouvernance des migrations, qui expose des etrangers a faibles ressources a vivre dans une absence totale de protection et a tomber dans des reseaux d'exploitation, de trafic illicite de migrants et de possible traite humaine.

Depuis septembre dernier, le gouvernement dominicain a annonce des mesures restrictives qui compliquent la situation des personnes migrantes, en particulier celles qui ne disposent pas d'un statut regulier ou qui, apres avoir depose une demande dans le cadre du Plan national de regularisation des etrangers (PNRE), se retrouvent hors statut. Ces mesures exercent encore plus de pression sur les meres et les femmes enceintes haitiennes et s'ajoutent a la charge que portent les femmes, sur lesquelles repose socialement la responsabilite de la subsistance, des soins et de la sante de toute la famille.

Les deportations arbitraires dont ont ete victimes des centaines de migrantes enceintes et allaitantes, detenues ces derniers mois dans des environnements hospitaliers alors qu'elles allaient chercher une assistance medicale pour elles-memes ou pour leurs enfants, constituent une violation sans precedent du droit fondamental a la sante, de l'equite de genre, du mandat de protection de la maternite et des droits des enfants et des adolescents. Le sujet a ete largement documente par la societe civile dans des rapports et dans la presse, comme le montre le documentaire "Deportations indignes".

La fermeture de l'acces aux services publics de sante pour les migrants en situation irreguliere a suscite le rejet des organisations sociales et du College medical dominicain lui-meme, puisqu'elle appellerait les prestataires de services de sante a violer leur engagement social et leur ethique professionnelle, tandis que les hopitaux, dont la mission est de garantir la sante de tous, se transforment en espaces de discrimination en raison du statut documentaire et migratoire.

Ces mesures sont contre-productives dans un contexte de pandemie, lorsque l'Etat ne fournit pas de moyens effectifs permettant aux migrants de maintenir un statut regulier. Pendant un an, plus de 200 000 etrangers qui avaient depose une demande dans le cadre du Plan national de regularisation des etrangers de 2014 et qui s'etaient vu attribuer une categorie migratoire n'ont pas eu la possibilite de renouveler les documents attestant leur statut ; ils sont aujourd'hui surpris par l'annonce lapidaire d'un audit, comme une sorte de prelude au demantelement d'un processus dans lequel l'Etat dominicain a investi des annees et des millions de pesos, et auquel les personnes ont participe de bonne foi.

Les resultats de nombreuses annees de recherches et d'experience sur le terrain montrent qu'une politique de main de fer contre les personnes migrantes s'est revelee hautement inefficace, en plus d'etre illegale et inhumaine. Les mesures de controle migratoire doivent s'inscrire dans le cadre juridique et le systeme des droits, offrir aux personnes des voies claires pour migrer et regulariser leur statut, renforcer les competences et ameliorer les conditions de travail des agents de migration, du personnel militaire et de surveillance, rendre plus dignes les points d'entree et moderniser les mecanismes d'inspection a la frontiere pour eviter la migration irreguliere. Autrement dit, il est urgent de concevoir et de mettre en oeuvre des politiques publiques sur la base de l'etude du sujet et des preuves disponibles.

Les migrants haitiens et venezueliens, groupes de population etrangere les plus presents dans le pays, contribuent par leur travail au developpement de la Republique dominicaine. Ils s'inserent dans des secteurs de l'economie qui demandent leur travail, permettant la croissance et la competitivite, tels que le tourisme, la construction, l'education, les services, et dans des domaines encore insuffisamment valorises comme le travail domestique remunere et le travail agricole.

Les plateformes sociales et les medias sont de precieux allies pour projeter une image juste du migrant. Stigmatiser les personnes migrantes, les presenter comme un danger ou une menace pour le bien-etre des pays qui les accueillent fait partie d'un narratif de diversion qui perd de plus en plus de vigueur parmi la population. Les femmes migrantes haitiennes ne sont pas la cause de la faiblesse du systeme public de sante. Leur transferer la responsabilite d'annees d'abandon, de gestion inefficace et de corruption du systeme est une erreur qui, logiquement, a suscite un large rejet et une grande indignation a l'echelle nationale.

Sur ce chemin, il faut souligner la solidarite de la grande majorite du personnel medical dominicain, des communicateurs sociaux, des organisations de quartier, paysannes et des communautes qui prennent leurs distances avec l'institutionnalisation de l'abus et soutiennent la defense des droits des personnes migrantes, en particulier celles qui se trouvent en situation de plus grande vulnerabilite, comme les personnes agees, les enfants et adolescents, les femmes enceintes et les meres allaitantes, que la loi protege contre les deportations et pour lesquelles elle ordonne une protection speciale. Comme elles l'ont fait pendant la pandemie, les medecins et infirmieres defendent de nouveau avec courage le droit fondamental a la sante et mettent l'accent sur un systeme inegal qui laisse les personnes appauvries sans options.

Plus de deux millions de Dominicaines et Dominicains sont migrants. Nous voir dans le miroir des personnes qui se deplacent a la recherche d'opportunites, c'est sentir le battement de coeur de l'humanite qui nous unit fortement. Nous sommes tous, ou avons tous ete d'une certaine maniere, migrants, nous frayant un chemin pour commencer une carriere, nous faisant de nouveaux amis a l'ecole ou dans un quartier ou il faut recommencer a zero. Recommencer ailleurs nous rend certes vulnerables, mais fait aussi ressortir le meilleur des personnes : leur courage, leur determination a lutter et a aider la famille qui reste dans le foyer laisse derriere elles.

Les raisons de la migration sont multifactorielles : pauvrete, manque d'emploi, persecution politique, besoin de reconnaissance sociale, construction d'un avenir plus prometteur pour les nouvelles generations. Le reve du jeune qui paie des milliers de dollars pour traverser le desert d'Atacama, la jungle colombienne, ou la redoutable frontiere entre le Mexique et les Etats-Unis - risquant parfois sa vie dans un train ou un conteneur - est le meme que celui du travailleur du batiment ou de la femme avec sa charrette de glacons qui a traverse a pied la riviere Massacre et a du passer des dizaines de controles pour arriver a Saint-Domingue. Garantir les droits de la population migrante, ou qu'elle se trouve, c'est defendre avec integrite la dominicanite construite avec les apports de ceux qui ont un jour decide de partir et de trimer dans une usine ou chez une famille ; c'est respecter le travail comme moyen d'ascension.

Dans le projet Trato Digno, nous promouvons le respect des droits des personnes migrantes et le respect du due process en matiere de deportations, elements fondamentaux d'une gestion humaine et respectueuse des migrations. Nous contribuons au travail des acteurs gouvernementaux en partageant les experiences vecues sur le terrain et les connaissances susceptibles d'ameliorer une serie de pratiques qui doivent appartenir au passe. Que plusieurs familles dominicaines pleurent aujourd'hui la perte de jeunes victimes de trafiquants au Mexique, qu'un agent de migration recherche une femme dans les toilettes d'un hopital, qu'une femme en travail soit montee dans un bus de migration avec l'intention de la deporter, tout cela defie notre humanite et nous adresse un appel urgent a parler des personnes en mobilite et des droits qui se deplacent partout ou vont les personnes.

CEDESO et OBMICA

18 decembre 2021

http://tratodigno.obmica.org/