Changement climatique, menaces naturelles et migration : une realite dans la Caraibe insulaire
Les catastrophes provoquees par des menaces naturelles peuvent etre a l'origine de mouvements migratoires. Ce n'est pas nouveau, mais l'intensite de ce qui s'est produit l'annee derniere dans la Caraibe insulaire a ete sans precedent. Cet article est signe par la chercheuse Julia Harrer, experte en changement climatique, environnement et migrations.

A la suite des degats et destructions causes par les ouragans Irma et Maria en 2017, des milliers de personnes ont quitte Porto Rico pour se rendre aux Etats-Unis. Ce flux migratoire a aggrave l'emigration deja importante provoquee par la situation economique critique du territoire. Les recents evenements extremes survenus dans la region ont toutefois produit une hausse si forte de l'emigration qu'on peut parler d'un veritable exode.
Ce qui s'est passe a Porto Rico est une situation qui pourrait facilement se reproduire dans d'autres territoires caribeens exposes aux menaces naturelles. En Dominique, par exemple, le gouvernement estime qu'environ 73 000 personnes quitteront prochainement le pays en raison du niveau de destruction subi. Selon les statistiques du reassureur Munich RE, un total de 328 personnes sont mortes a cause des ouragans Irma, Harvey et Maria aux Etats-Unis et dans la Caraibe. En outre, ces tempetes ont engendre des dommages de 67, 85 et 63 milliards de dollars respectivement, dont seulement environ la moitie etait assuree. D'apres ces chiffres, les ouragans arrivent en tete des statistiques en termes de pertes generees par les catastrophes en 2017.
Dominique
Dans ce contexte, la Dominique a ete l'une des iles les plus touchees : 100 pour cent de pertes de cultures et 90 pour cent des infrastructures detruites. Ce niveau d'impact montre comment les menaces naturelles peuvent affecter la qualite de vie et les moyens de subsistance d'une population, la forcant a quitter sa terre. En ce sens, l'emigration peut etre interpretee comme une strategie d'adaptation : la population de zones tres exposees aux menaces naturelles ou vivant dans des situations de vulnerabilite migre vers des lieux plus surs. Cependant, la realite est differente et moins encourageante : les gens emigrent faute d'alternatives.
Republique dominicaine et Haiti
Par exemple, en Republique dominicaine, l'ouragan Maria a provoque de graves inondations et de forts vents, au point de deraciner de nombreux arbres et de detruire l'eclairage public dans differentes zones du pays. Dans la region nord, par exemple, 350 000 foyers de 14 provinces se sont retrouves sans electricite et plus de 14 000 personnes ont ete evacuees, parmi lesquelles 4 000 touristes deplaces. Dans le contexte des menaces naturelles et des catastrophes a Hispaniola, il est egalement important de se souvenir du tremblement de terre d'Haiti en 2010, pour lequel la Republique dominicaine a etabli un corridor humanitaire, facilitant ainsi l'appui international a Haiti. De telles situations appellent les gouvernements a etre prets a gerer d'eventuels flux migratoires de cette nature.
Vers l'avenir
Un facteur pertinent a prendre en compte est qu'a l'avenir, le changement climatique devrait produire davantage d'evenements extremes comme ceux-ci, et selon les estimations, avec plus d'intensite et de frequence. Les changements environnementaux appellent les gouvernements a planifier face aux menaces naturelles et a reduire les risques qui y sont associes. En meme temps, ils mettent sur la table la question de savoir comment faire face aux migrations associees au changement climatique et aux evenements extremes.
Comment ameliorer la gouvernance des migrations a l'echelle mondiale ? Trouver des reponses a cette question est l'une des priorites inscrites a l'agenda des Nations Unies cette annee. L'organisation guide actuellement differents gouvernements vers des negociations decisives sur le "Pacte mondial sur les migrations", qui doit etre aborde lors d'une conference intergouvernementale en septembre a New York. En plus des actions a l'echelle mondiale prenant en compte les droits humains dans le contexte du changement climatique et de l'environnement, il est egalement important de prevenir les effets environnementaux negatifs potentiels des projets de developpement sur les communautes. Heureusement, les Ameriques ont une nouvelle fois pris les devants avec un accord sans precedent explique ci-dessous.
Important evenement de multilateralisme regional
Exactement deux ans apres l'assassinat d'une importante militante ecologiste hondurienne en mars 2016, 24 pays d'Amerique latine et des Caraibes se sont entendus sur un accord contraignant visant a proteger les activistes environnementaux contre le harcelement et les attaques.
La mesure, connue sous le nom d'Accord regional sur l'acces a l'information, la participation publique et l'acces a la justice en matiere d'environnement en Amerique latine et dans les Caraibes, vise egalement a donner une voix aux personnes affectees par des projets de developpement en ce qui concerne leur approbation et les recours possibles si un projet leur cause du tort. Cet accord est le premier traite contraignant sur les droits environnementaux dans la region.
"Cela a ete fait en pensant aux gens ordinaires", a explique Karetta Crooks Charles, responsable de la communication du St. Lucia National Trust, qui a aide a negocier la mesure.
"Ce n'est pas seulement une question latino-americaine, c'est aussi une question caribeenne", a explique Danielle Andrade, avocate environnementaliste jamaicaine. "Nous avons vu beaucoup de conflits sociaux dans la region lorsque les gens ont le sentiment de ne pas avoir voix au chapitre dans les decisions qui affectent leur vie."
Au-dela du renforcement des protections des defenseurs de l'environnement, la convention vise a :
• Accroitre l'acces aux informations sur la pollution et les projets de developpement,
• Garantir la participation du public a l'evaluation de l'impact d'un projet,
• Veiller a ce que tous les acteurs clefs - en particulier les populations vulnerables susceptibles de rencontrer des barrieres liees a la langue ou aux couts - aient la possibilite de participer aux debats,
• Fournir une assistance technique et juridique aux individus et groupes susceptibles d'etre affectes par un projet.
Etant donne que la convention a ete adoptee, les Etats peuvent ratifier l'accord aux Nations Unies en septembre. Apres ratification par 11 Etats, l'accord entrera en vigueur. Pour la Caraibe egalement, il represente une occasion d'ouvrir un dialogue sur les droits humains, le changement climatique et l'environnement.
L'AUTRICE
Julia Harrer est chercheuse invitante a OBMICA, ou elle etudie le lien entre le changement climatique, les menaces naturelles et les migrations dans la Caraibe insulaire. Elle poursuit actuellement son doctorat a l'universite IUSS de Pavie, en Italie, dans le programme "Understanding and Managing Extremes". Elle etudie les capacites institutionnelles et les politiques publiques de reduction des risques, avec un accent sur la Republique dominicaine et Haiti.
